Quand le carillon de l'entrée tintait et qu'une silhouette de dame chapeautée se dessinait derrière la porte vitrée, je savais que j'allais devoir me faire toute petite et m'éclipser dans ma chambre: Il recevait.

Ne croyez pas que c'était un rendez-vous galant, non c'était un rendez-vous avec l'avenir, car mon père, comme on dit: tirait les cartes.

Il en a été comme cela, jusqu'à son dernier souffle qu'il avait peut être lu dans ses figures à jouer.

Depuis le jour où la maladie l'a cloué à la maison, j'en ai vu des dames, des demoiselles et même des messieurs venir consulter , poser des questions aussi sottes que grenues: Vais-je être augmenté? Cette fille est elle digne de mon fils? Dois-je me lancer dans cette affaire? Qui dois-je épouser? Vais-je gagner à la loterie nationale (le loto n'éxistait pas encore)? Mon mari guérira-t-il?  etc.

J'en ai vu des mariages annulés à la découverte d'un pique, des enfants déshérités sur un carreau, un trèfle qui concluait une affaire et même une déclaration amoureuse provoquée par un coeur.

Je pense qu'il voyait juste car ses patients revenaient et ramenaient leurs amis avec toujours en paiement la cartouche de gauloises, poison qui entretenait sa maladie.

Il disait qu'une fois les cartes retournées, elles lui parlaient, à moi aussi elles ont parlé, grâce à elles, j'ai même conclu de bons marchés mais aujourd'hui elles ne me parlent plus car l'avenir n'est plus demain, c'est aujourd'hui!